Zuliana, la voix des sans-voix

Zuliana

Zuliana Lainez Otero est la Secrétaire générale de l’Association nationale du Pérou (ANP). Elle siège depuis 2010 au Comité exécutif de la FIJ. Portrait.

Zuliana Lainez a été élue samedi 28 octobre 2017, présidente de la Fepalc, le groupe régional d’Amérique latine et des Caraïbes de la FIJ.

[Ce papier a été publié en décembre 2015 dans la Lettre mondiale de la FIJ].

English version and version espanola

 

Tout le monde le sait à la FIJ, Zuliana n’a pas forcément besoin de micro. Sa voix porte au-delà des frontières de la profession et du syndicalisme. A 38 ans, la journaliste – elle est rédactrice en chef du journal en ligne d’opinion Cronica Viva à Lima – a découvert la passion du métier très tôt : « Mon père était journaliste à La Republica, précise-t-elle. Il me revient souvent en mémoire l’esprit trépidant des rédactions au moment du bouclage des éditions, les gens qui courent dans la rédaction pour terminer leur papier ou encore les négatifs de photos avec lesquels je jouaient… J’ai toujours voulu être journaliste, être la voix des sans-voix, pour être en mesure de donner une information vérifiée aux citoyens pour arriver à la vérité. »

L’engagement syndical est donc aussi une évidence : « Mon père était également syndicaliste ! Ces deux engagements sont liés. Il est même nécessaire pour moi d’être les deux à la fois. Quand on est journaliste, on est en compétition pour être le premier face à la concurrence. Quand on est syndicaliste, on propose une réponse collective aux problèmes de toute la profession. Ensemble, on est plus fort, surtout quand on se retrouve sous une banderole en scandant des slogans communs. Et ce malgré nos différences. Pour moi, le syndicalisme est le meilleur moyen de promouvoir la lutte, la fraternité et la solidarité. Même si on n’est pas toujours d’accord, on ne doit pas se tromper de combat… »

La même colonne vertébrale

Etre élue de la FIJ pour Zuliana est une grande fierté, celle de participer aux actions de la plus grande fédération du monde pour les journalistes. Elle a été élue la première fois au Comité exécutif au congrès de Cadix, en 2010 avant d’être réélue en 2013 à Dublin. Dans 10 ans, elle sera la même : une éternelle combattante internationale, pour l’égalité des sexes, pour le droit syndical, pour l’éthique, pour le bon journalisme… « Notre génération connaîtra des changements. Mais le journalisme restera le même, quel que soit le support. Pour écrire son article, le journaliste pose aujourd’hui les mêmes questions que celles qu’il posera demain : le journalisme gardera la même colonne vertébrale. »

La Péruvienne n’a donc pas fini de descendre dans la rue pour rappeler ces fondamentaux à la terre entière. Avec ou sans micro.

Anthony BELLANGER

 

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Irak : « Ne jamais oublier les « missing journalists » (3) »

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Le 5 octobre 2016, une nouvelle stèle des journalistes disparus a été dévoilée au Mémorial des reporters à Bayeux, en Normandie. RMIA Foundation – Reporters missing in action – y a organisé une cérémonie sobre où les noms des reporters disparus l’année dernière ont rejoint les quelque 2000 autres noms qui y étaient déjà gravés. Dont celui de Fred Nérac, journaliste français disparu en Irak en 2003, au tout début de la guerre. Sa femme et ses enfants tentent aujourd’hui encore de comprendre le contexte de sa disparition, mais en vain. Ils n’ont jamais pu faire leur deuil. D’où l’importance de la fondation.

RMIA Foundation a été lancée en septembre 2016 par cinq familles de journalistes qui ont perdu leurs proches. «Le rôle de la Fondation n’est pas (encore?) matériel, mais psychologique. Savoir qu’on n’est pas seul face à l’indifférence et l’oubli est appréciable pour nous qui passons bien souvent comme des maniaques revenant toujours avec les mêmes questions » explique Pierre Billen, le secrétaire de RMIA Foundation.

« D’après nos statuts, chaque famille de disparus est membre de droit de la Fondation. Nous travaillons actuellement sur le cas de Marc Filloux, journaliste de l’AFP disparu au Cambodge en avril 1974 en passant la frontière laotienne, en parallèle avec les enquêteurs de la famille de Sean Flynn — journaliste américain disparu en 1970 au Cambodge — et le CICR, le Comité international de la Croix Rouge. Nous programmons une mission pour la fin de l’année ou le début de l’année prochaine. » Aux côtés de Pierre Billen, les familles Nérac, Thirion, Caron, Kieffer et Flynn tiennent le coup et veulent faire connaître RMIA Foundation, qui en a besoin.

« À mon sens, Marc est devenu ce qu’illustre bien l’un des vers de Desnos, ajoute Pierre Billen, dont la première partie « Ombre parmi les ombres », figure sur le socle de la statue de Bayeux: « Etre l’ombre qui viendra et reviendra dans ta vie ensoleillée. » »

A.B.

 

Page Facebook : Reporters Missing In Action – RMIA Foundation

 

Irak : « Ma fille a été tuée trois mois après son mari » (2)

Près de 450 journalistes ont été tués en Irak depuis 1990. Sans parler des disparus, qui restent une plaie ouverte pour les familles des victimes. Rencontres.

 

Fehan, la soixantaine, a le regard bleu, fixe et fatigué. Le 24 février 2006, son fils Kheralla, photographe de 36 ans, a été tué dans le Nord de l’Irak : « Mon fils me manque tous les jours, vous imaginez. Il était marié et avait deux enfants et pour eux, c’est encore trop difficile d’en parler. Heureusement que nous avons reçu des aides financières du syndicat IJS car sans mon fils, nous n’avons plus les moyens de vivre. Et puis l’Etat nous a donné une terre, comme à toutes les familles de martyrs en Irak. Mais cela ne remplacera pas Kheralla.»

 

La parole se libère, même si le moment est difficile. Les corps sont trop lourds de toutes ces histoires. Mais il faut les raconter, les partager pour que cela se sache.

 

Lika a été tuée le 4 octobre 2004 à 32 ans, dans le Sud, juste trois mois après son mari, journaliste également. Abdul Razaq ne s’en remettra jamais et a désormais la charge de ses deux petits-enfants, orphelins de ce couple de journalistes, membres du syndicat irakien de journalistes. Il s’arrête net et cache son émotion quelques secondes derrière ses verres fumés, qu’il préfère garder à l’intérieur. « Nous, nous n’avons pas eu de terres et je ne cesse de les demander, au moins pour les enfants. J’ai juste les retraites de ma fille et de mon gendre, mais ce n’est pas suffisant pour subvenir à tous leurs besoins. »

 

Au bout de la table, Aysar, une maman d’une cinquantaine d’années, est arrivée en retard et s’excuse. Elle prend la parole doucement et raconte seconde après seconde son calvaire de mère. « Je n’ai plus de nouvelle de ma fille Reem Zeid depuis le 1er février 2006. Je sais qu’elle a été kidnappée dans un quartier de Bagdad alors qu’elle couvrait pour la chaîne irakienne Al-Rasheed une conférence d’un des partis islamiques. » Elle ne désigne pas les milices évidemment, qu’il est interdit de mentionner en public, mais elle le laisse entendre. « Elle n’avait reçu aucune menace avant. Des témoins nous ont juste dit qu’elle avait été embarquée avec son fiancé et un photographe, et tout le matériel de reportage. Ils ont libéré le photographe, mais aucune nouvelle de ma fille depuis 11 ans. C’est insoutenable. » Elle s’interrompt, sèche ses larmes, éclaircit sa voix et reprend : « Elle avait 24 ans. Je n’arrive pas à me dire qu’elle pourrait avoir aujourd’hui 35 ans. »

Aysar et sa famille ont reçu de l’argent du syndicat et un morceau de terre de l’Etat, qui, par cette décision, estime de facto que la jeune femme ne réapparaîtra pas. Les deux parents fonctionnaires ont vu aussi leurs salaires augmenter, mais cela ne suffira jamais : «Je veux témoigner aujourd’hui car nous voulons que cette question ne soit pas enterrée et que notre fille et tous les autres restent dans nos mémoires. »

 

La faiblesse politique et organisationnelle du gouvernement irakien ne fait pas avancer les enquêtes, que l’Unesco exige pourtant. « Tous les criminels sont inconnus, nous dit-on », déplore Sana Al-Nachach, la coordinatrice au sein du syndicat de la section des martyrs.  « Il y a pourtant eu des enquêtes de diligentées, mais il n’y a jamais aucun résultat. »

 

« Quand je pense que ma fille n’a pas fait d’école de journalisme, se souvient Aysar. Elle avait finalement choisi ce métier par amour de l’information. La voilà aujourd’hui partie avec sa passion. Mais nous, on est toujours là. Désespérement seuls. »

A.B.

Reportage : être journaliste en Irak (1)

Les récentes tensions entre Kurdes et Irakiens ravivent les vieux démons. Avec près de 350 morts depuis 1990, les journalistes irakiens regardent l’évolution de leur pays avec inquiétude (octobre 2017).

 

Nerveusement, il allume une nouvelle cigarette devant la télévision, plaquée sur un mur de son bureau de Bagdad, sur les rives du Tigre. Moaied Al Alami, le président du très influent Syndicat irakien des journalistes (IJS : Iraki Journalists Syndicate) est inquiet. Il regarde en boucle les images de Kirkouk, la ville que se disputent Kurdes et Irakiens de Bagdad, après le référendum du 25 septembre sur l’indépendance du Kurdistan irakien. « On n’a pas les moyens aujourd’hui de se battre pour une question de territoire en Irak, tranche-t-il. Je refuse d’assister à la disparition de l’Irak. D’ailleurs, lorsque vous observez les réactions de la communauté internationale, soit le référendum est condamné – c’est le cas de l’ensemble des pays arabes et de l’Europe – soit il est ignoré. Seul Israël a applaudi des deux mains… On est en train de libérer notre pays de Daesh et on devrait se replonger dans un nouveau conflit ? »

Juste derrière, un autre confrère soutient ces arguments et recadre le débat autour du journalisme : « La population ne veut plus de cela, tonne-t-il. Il faut maintenant que nous regardions devant nous, travailler pour la liberté d’expression, négocier avec les employeurs, augmenter les salaires et les retraites. Nos collègues ont déjà payé assez cher les conflits.»

Effectivement, selon le comptage de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) — 600.000 membres dans 141 pays —, l’Irak est aujourd’hui le pays le plus dangereux du monde pour les journalistes. En 25 ans, près de 350 d’entre eux ont perdu la vie, dont une très grande partie pendant l’occupation américaine. Des dizaines de morts et quasiment aucune enquête de la part du gouvernement pour « rendre justice » aux familles des victimes [Lire encadré]. L’Unesco, en charge notamment de la protection et de la sécurité des journalistes, déplore seulement en moyenne le déclenchement d’une enquête officielle sur 10 meurtres de journalistes dans le monde. L’impunité règne en maître.

 

« Ne jamais parler des milices en public »

 

« J’ai fui Mossoul avec ma famille quand Daesh a pris le contrôle de la ville avec une violence inouïe, détaille Said, ancien journaliste dans la presse locale, devenu professeur de français à Bagdad. Aujourd’hui, quand on critique la religion dans un papier, on risque d’être arrêtés ou tués par les milices criminelles des partis islamiques, chiites et sunnites. Il ne faut jamais parler des milices en public ! Je peux vous dire que cela n’existait pas avant sous le régime de Saddam Hussein. Le président ou sa famille étaient les seuls thèmes proscrits dans la presse. Concernant le référendum, nous, les Arabes « limitrophes » du Kurdistan, on entretient des bonnes relations de voisins avec Erbil, la capitale, même s’il y a toujours eu des tensions entre les Arabes et les Kurdes. Mais si on regarde de près, les Kurdes étaient déjà quasiment indépendants, mais ils veulent maintenant une reconnaissance internationale : ils ont leur propre armée, leur police, leur gouvernement et surtout du pétrole et des minerais. »

A Bagdad, le gouvernement resserre depuis quelques jours l’étau sur son « ennemi de l’intérieur » et se prépare à un nouveau conflit.

« Je suis très inquiet pour l’avenir, dit Hassan, correspondant pour une agence de presse internationale voulant garder l’anonymat, car c’est de plus en plus difficile de faire notre métier ici avec les milices. Inquiet aussi car l’Irak est composé d’ethnies et toutes ces nouvelles violences restent dans les mémoires et appellent, de facto, à la vengeance. C’est inscrit dans leurs coutûmes et aucune loi ne peut éliminer cela. On peut venger n’importe qui, sans être inquiétés. C’est un problème propre à la région, en dehors des influences négatives des grands voisins comme l’Iran ou la Turquie. Au mieux, la situation restera tendue. Au pire, le pays s’enfoncera dans la guerre et vers sa dislocation définitive.»

Quasiment 100 ans après que la Société des nations (25 avril 1920) a confié un mandat au Royaume-Uni pour administrer la Mésopotamie.

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  REPERES:

 

  • XVIe siècle : la Mésopotamie passe sous la domination de l’Empire ottoman.
  • 1919 : Indépendance de l’Empire ottoman.
  • 1920 : La SDN confie le mandat au Royaume-Uni pour l’administration de la Mésopotamie.
  • 1932 : Indépendance du royaume d’Irak.
  • 1958 : Coup d’Etat militaire. La République d’Irak est proclamée.
  • 1970 : Autonomie du Kurdistan.
  • 1979 : Saddam Hussein, président de la République.
  • 1987 : Saddam Hussein bombarde les régions kurdes à l’arme chimique.
  • 2005 : Après la chute du régime (2003), la nouvelle Constitution reconnaît l’autonomie de la région kurde.
  • 25 septembre 2017 : Le président kurde, Massoud Barzani, organise un référendum sur l’indépendance.

The Chronicle Herald : chronique d’un long conflit social pour la défense de la presse

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« La seule arme qui reste aux travailleurs pour défendre le pain de leurs enfants, quand tous les autres moyens ont été utilisés, c’est la grève. » Il est certain que cette déclaration de 1947 de l’ancien ministre communiste français, Georges Marrane, a résonné dans les travées des assemblées générales des travailleurs du quotidien canadien The Chronicle Herald.

Après 565 jours de grève, l’un des plus longs conflits sociaux du Canada a pris fin à la mi-août. Après 19 mois de blocages, de négociations bâclées, de batailles syndicales, 94 % des salariés du quotidien d’Halifax, en Nouvelle-Écosse, ont accepté l’offre de la direction et ont donc mis fin à leur grève.

La suite du papier en trois langues sur le site Equaltimes : ICI

 

Photo : Willy Palov. Halifax, Canada, avril 2016. Au moins 51 travailleurs du Chronicle Herald ont été en grève pendant 19 mois pour défendre leur emploi ; l’un des plus longs conflits sociaux de l’histoire du Canada. 

Les journalistes ont droit à un travail décent

Nous fêtons le 7 octobre le dixième anniversaire de la Journée mondiale pour le travail décent. En tant que syndicalistes, défendre le travail décent, c’est le minimum que nous puissions offrir à nos membres. C’est aussi ce que réclame l’Organisation internationale du travail (OIT) à Genève, où la FIJ se rend régulièrement pour défendre les intérêts des journalistes et des travailleurs des médias.

 

Travail correct et convenablement rémunéré, sécurité sur le lieu de travail et protection sociale pour les familles, liberté pour les individus d’exprimer leurs revendications, de s’organiser et de participer aux décisions ou encore égalité des chances et de traitement pour tous, femmes et hommes…Tous ces droits doivent être au cœur de nos préoccupations tout au long de l’année.

 

Mobilisons-nous largement ce 7 octobre. Appelons nos rédactions et nos gouvernements à inscrire le travail décent au cœur de leurs politiques. La presse libre en dépend, le sort de nos collègues à travers le monde aussi.

Anthony Bellanger

Secrétaire général

Edito de la Newsletter de la FIJ : la suite en 3 langues ICI.

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Après 35 ans de dictature, les jeunes du Cameroun veulent se faire entendre

Il est élégant Thierry Ngo, dans son costume clair. Journaliste dans une grande chaîne de télévision du Cameroun et l’un des jeunes cadres du Syndicat national des journalistes du Cameroun (SNJC), il est un observateur de la crise qui secoue le sud-ouest et le nord-ouest du pays depuis des années, dans la partie anglophone.

La suite sur le site d'Equaltimes : https://www.equaltimes.org/apres-35-ans-de-dictature-les