« Marokkiat », une série qui libère la parole des Marocaines en vidéos sur internet

« À chaque fois, je leur ai posé la même question : “Quelle est l’expérience de ta vie qui a fait que tu es devenue cette femme aujourd’hui ? ” Et là, ça sort : elle me dit qu’elle a été agressée sexuellement à l’âge de 5 ou 6 ans », se souvient la réalisatrice Sonia Terrab à propos de cette séquence précise, extraite d’une des 12 vidéos web qu’elle a tournée pour le projet Marokkiat, soit « Marocaines » en arabe dialectal, à Casablanca fin 2017.

[Ce papier a été publié sur Equaltimes]

Viol, homosexualité, harcèlement dans la rue ou au travail, drague insistante, elles abordent toutes ces sujets. Pour Zahra, l’amour c’est du business au Maroc, quand Nada raconte une de ses agressions dans la rue ; tandis que Khadija avoue avoir plus de difficultés depuis qu’elle porte le voile.

Si on se réfère à l’étude des Nations Unies Maghreb, plus de 6 millions de femmes marocaines déclarent avoir subi des actes de violence.

Briser les tabous, donner la parole à celles qui ne l’ont pas, voilà comment le projetMarokkiat est devenu un vrai succès populaire, dépassant le quartier Bourgogne, face à l’océan Atlantique à Casablanca. Plus de 6 millions de vues sur le net et voilà Jawjab – le nom de la société qui produit ces petits films – sous les feux des projecteurs. « Jawjab signifie “Qui est venu et qui a apporté avec lui” », détaille Fatim Ben Cherki, la directrice de cet incubateur, filiale d’une maison de production marocaine. « C’est un espace collaboratif et il appartient aux jeunes de venir ici avec leur talent.  »

C’est le cas notamment de Sonia Terrab, ancienne journaliste, romancière et réalisatrice freelance pour Jawjab : « Il y a 16 millions de Marocains sur les réseaux sociaux : 10 millions d’hommes et 6 millions de femmes. A partir de ce constat, nous avons décidé de faire s’exprimer les femmes dans l’espace public car, au Maroc, il ne leur appartient pas. »

« Sonia a réussi un vrai travail sur l’image », ajoute Fatim Ben Cherki. « Car il faut savoir que la vidéo sur le web est d’abord “consommée” sans le son, avec des sous-titres. L’image accroche tout de suite le regard. La visibilité est très importante car on sait que les Marocains ont le record de temps passé sur les réseaux sociaux. 3h15 par jour alors que la moyenne africaine est de 2h10. C’est un terrain de jeu extraordinaire pour nous. »

« Nous avons enregistré en novembre et en décembre 25 capsules vidéo et 12 ont été retenues et diffusées. Les plus fortes », reprend la réalisatrice. « J’ai commencé par le bouche à oreille, bien entendu. Et puis j’ai passé une annonce sur Facebook et j’ai reçu des dizaines de messages : “ On veut témoigner, on veut aussi être des Marokkiat ”  ».

« La révolution passe par l’intime. C’est là qu’on touche les gens »

« On a donné quelque chose et on a reçu énormément  », analyse la directrice. « Ces conditions ont créé ce terrain favorable qui a amené des effets de surprises. Car les femmes ici au Maroc sont renfermées sur elles-mêmes ; il y a un peu de honte et beaucoup de soumission, pensions-nous. Alors que pas du tout ! Il leur fallait juste cet espace pour qu’elles s’expriment. La révolution passe par l’intime, par le personnel. C’est par là qu’on touche les gens. »

L’une d’entre elles disait que sa condition de femme marocaine était impossible à changer. Or, le fait de se livrer sur Internet devant 300 000 personnes a tout changé. « Elles ne se sont pas rendu compte de leur courage tout de suite. Car le plus dur, au Maroc, ce n’est pas de s’affranchir de la société, mais de sa famille », poursuit Fatim Ben Cherki. « Je me souviens avoir accompagné une jeune fille au tribunal. Elle a été mariée une semaine ! Finalement, son mari lui a dit : “Ok, tu peux t’en aller, tu mets trop de maquillage !”Au Maroc, il y a actuellement une épidémie de divorces précoces, deux mois, trois mois après le mariage.  »

« Maintenant, on veut aller plus loin sur ce sujet et en faire un film. Qu’est-ce que cela implique de sortir seules le soir, de boire un verre, de fumer dans la rue ? Ce sont des vraies questions ici  », analyse Sonia Terrab.

Si ces vidéos ont finalement été bien reçues par la société marocaine ou par les politiques, les deux jeunes femmes veulent néanmoins garder leur liberté de parole et leur indépendance. D’ailleurs, elles voient rouge quand certains osent les caser dans la rubrique « cinéma féminin ». « Lorsqu’on travaille, on ne se définit pas comme des femmes. On a notre vie, pas de compte à rendre. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a pu aller aussi loin. Jawjab est là juste pour la créativité, pour le débat.  »

« Un artiste est là pour poser des questions, pas pour y répondre »

Elles jurent aussi qu’elles n’ont pas de messages politiques à faire passer : «  Le gouvernement a très bien compris qu’il fallait laisser ces personnes-là s’exprimer. Notre démarche est avant tout créative. Il y a 3 millions de jeunes Marocains qui sont hors radar, sortis du système scolaire ou sans emploi, et il va bien falloir aller les chercher et s’en occuper. Internet peut nous y aider. Jawjab va continuer dans l’artistique, confirme la directrice. Il y a une matière extraordinaire au Maroc, des jeunes qui parlent sans haine, de façon spontanée. Un artiste est là pour poser des questions, pas pour y répondre. Le fait que plusieurs médias parlent de nous, notamment en Europe, fait que nous sommes prises au sérieux. Ce dont les jeunes ont besoin, c’est d’avoir les moyens de s’exprimer ; et, nous, de comprendre leur vision du monde et leurs envies.  »

La suite ? Naturellement, elles ont largement la matière pour lancer une « saison 2 » de Marokkiat. « Peut-être ? », réfléchit Sonia Terrab. « On doit prendre du temps et ne pas tomber dans la facilité. »

 

Les versions anglaises et espagnoles du papier sont sur le site d’Equaltimes : ICI

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Affaire Babchenko : intolérable et inadmissible

 

Cet événement restera dans l’histoire comme « l’affaire Babchenko ». La Fédération internationale des journalistes (FIJ), première organisation mondiale de la profession avec 600.000 membres dans 146 pays, rappelle que le journalisme est la recherche de la vérité et que toute manipulation de l’information entâche de manière dramatique la crédibilité des médias et de la profession dans son ensemble.

La suite ici en français : http://www.ifj.org/nc/fr/news-single-view/backpid/1/article/affaire-babchenko-intolerable-et-inadmissible/

And in English : http://www.ifj.org/nc/en/news-single-view/backpid/1/article/affaire-babchenko-intolerable-et-inadmissible/

 

 

Aux «fake news», des réponses déontologiques et syndicales

Cette tribune a été publiée sur le site Mediapart le 18 janvier 2018 : ICI.

C’est un fait. Les fake news ou nouvelles fausses en français ont envahi l’espace médiatique en 2017 au point que les dictionnaires anglais Collins et américain Dialect Society en ont fait le mot de l’année ! La planète entière a donc découvert une expression qui est pourtant aussi ancienne que le journalisme.

En France, l’article 27 de la loi de 1881 sur la Liberté de la presse punit « la publication, la diffusion ou  la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses […] d’une amende de 45.000 euros ».

50 ans plus tard, en 1929, la toute jeune Fédération internationale des journalistes(FIJ), créée à Paris en 1926, propose pour tous ses adhérents un code moral de 11 articles dont un spécialement consacré à « la condamnation des nouvelles fausses ». Ce Code moral, voulu par son président (français) Georges Bourdon, aboutira à la création du Tribunal international d’honneur pour les journalistes, installé à La Haye au tout début des années 30. Mais concilier les juridictions d’une trentaine de pays s’est finalement avéré impossible et cette cour de justice spéciale fut très vite abandonnée.

Les fake news ne sont donc pas une découverte. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la vitesse à laquelle elles sont colportées et diffusées.

Depuis 1881, le législateur est bien en peine pour tenter de circonscrire cette gangrène et, avec des médias sociaux transfrontaliers, toute entreprise juridique pour les anéantir est vouée à l’échec. Surtout quand le plus célèbre initiateur de fake news est le Président des Etats-Unis lui-même !

Partout dans le monde, les sociétés s’interrogent sur ce que sont un journaliste et le journalisme. La première difficulté pour le citoyen, au nom du droit d’être bien informé, c’est d’abord de faire le tri sur les réseaux sociaux entre ce qui relève de la propagande, de la communication et de l’information. Le lecteur croule aujourd’hui sous « l’infobésité », des titres et des photos en désordre qui défilent sous ses yeux sur sa tablette.

En tant que première organisation mondiale de la profession – 600.000 membres dans 186 pays -, la Fédération internationale des journalistes rappelle aux citoyens et donc aux journalistes de ne pas partager tout et n’importe quoi sur les réseaux sociaux ; de ne pas confondre vitesse et précipitation quand il s’agit d’information ; et surtout de vérifier toutes leurs sources.

La FIJ soutient également depuis des décennies la création d’instances de régulation, comme les conseils de presse ou de déontologie. Il ne s’agit pas de tribunaux qui cloueraient les journalistes fautifs au pilori, mais ces structures, partout où elles existent, permettent au public de devenir acteur d’une information qui lui échappe trop souvent. La presse est-elle de meilleure qualité en Belgique ou au Québec, là où fonctionnent ces instances paritaires (directeurs, journalistes, citoyens) ? La question reste posée, mais lorsqu’une faute déontologique est avérée, elle est corrigée, expliquée, voire sanctionnée. Ceci selon une Charte de déontologie ou un Code d’éthique bien précis. La FIJ a publié son Code de principes sur la conduite des journalistes en 1954. C’est aujourd’hui encore la référence éthique de la profession dans le monde.

Enfin, toutes ces questions déontologiques ne peuvent se poser que si le journaliste travaille dans des conditions décentes, ce qui est la condition sine qua non de ces instances de régulation. La dernière question qui doit être posée est la suivante : « Le journaliste avait-t-il les moyens de bien faire son travail ? » Poser la question revient à y répondre…

Un pluralisme de la presse en berne et des médias entre les mains de quelques milliardaires mettent au chômage de nombreux journalistes dans le monde et, dans le même temps, empêchent aux jeunes générations l’accès au marché du travail. C’est le cas en France, mais pas seulement. L’Europe, longtemps protégée, connaît une crise sans précédent depuis une dizaine d’années.

Pour la majorité des journalistes des autres continents, en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud, les priorités sont autres : être rémunérés et remplir leur mission d’informer sans être menacés, emprisonnés, assassinés. En 2017, plus de 250 journalistes étaient toujours derrière les barreaux quand 82 confrères et consoeurs (8 femmes) ont été assassinés parce qu’ils remplissaient leur mission d’informer, selon le 27e décompte des journalistes tués dans le monde, que la FIJ publie depuis 1990.

Ils sont frappés eux aussi par ces fake news qui pullulent sur des sites Internet et réduisent à néant tous leurs efforts. Pour eux, c’est la double peine. Et cela n’a rien d’une nouvelle fausse.

Anthony BELLANGER

Journaliste et historien français, Anthony Bellanger est le Secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), première organisation de la profession avec 600.000 membres dans 146 pays.

82 journalistes ont été tués en 2017 dans le monde

La Fédération internationale des journalistes (FIJ) estime qu’il ne faut pas sombrer dans la complaisance après avoir constaté que le nombre de meurtres de journalistes recensé cette année est le moins élevé depuis 2007.  

La FIJ se félicite d’une diminution passant de 93 victimes l’an passé à 82 morts en 2017 mais souligne qu’un nombre sans précédent de journalistes ont été emprisonnés ou forcés de fuir, que l’autocensure s’est répandue et que l’impunité pour les assassinats, harcèlements, attaques et menaces contre le journalisme indépendant atteint des proportions épidémiques.

La Initiates file downloadliste, publiée aujourd’hui par la FIJ, détaille les cas des 82 journalistes et employés des médias tués lors d’assassinats ciblés, d’attentats à la voiture piégée et d’incidents de tirs croisés dans le monde en 2017.

Le nombre de morts est inférieur de 11 victimes par rapport aux 93 morts recensés l’an dernier, faisant de 2017 l’une des années les moins meurtrières depuis une décennie.

La FIJ se réjouit de la diminution des pertes en vie humaine parmi les journalistes et les professionnels des médias, due en partie à la raréfaction des zones dangereuses dans des régions auparavant très instables et à la perte de terrain par les groupes armés, qui a permis de réduire la présence de journalistes sur les lignes de front dans les zones de combat.

Au Yémen, jusqu’à la scission entre l’ancien Président Saleh et les rebelles Houthis, les combats entre les factions belligérantes se sont trouvés dans une impasse pendant la majeure partie de l’année et les journalistes ont été moins exposés aux attaques et ont couru moins de risques, notamment causés par les tirs croisés.

En outre, l’organisation appelée Etat Islamique (EI) a passé l’année sur la défensive en Syrie et en Irak, réduisant davantage leur degré de proximité et les contacts avec les professionnels des médias dans les zones précédemment sous contrôle de l’EI.

Mais la FIJ met en garde contre une certaine complaisance.

Le Secrétaire général de la FIJ, Anthony Bellanger, a déclaré:  » Nous nous félicitons du fait que cette année ait été la moins meurtrière en une décennie pour les journalistes, mais il n’y a pas de place pour la complaisance. En Syrie, au Mexique et en Inde, les meurtres continuent à des rythmes effrayants, plus de femmes journalistes ont été assassinées, il y a toujours plus de 90% d’impunité pour les assassinats, l’autocensure reste répandue et il n’y a jamais eu autant de journalistes emprisonnés ces dernières années. »

« Face à ce nombre croissant de professionnels des médias pris pour cible, la FIJ s’engage à renforcer son travail avec les syndicats du monde entier pour offrir une formation plus sécurisée, une assurance abordable pour les journalistes locaux qui portent le poids des attaques et surtout un engagement à faire campagne activement pour que ceux qui attaquent des journalistes – qu’ils soient des acteurs étatiques, des organisations paramilitaires ou des intérêts corporatistes – soient traduits en justice « .

La suite sur le site de la FIJ : ICI.

Zuliana, la voix des sans-voix

Zuliana

Zuliana Lainez Otero est la Secrétaire générale de l’Association nationale du Pérou (ANP). Elle siège depuis 2010 au Comité exécutif de la FIJ. Portrait.

Zuliana Lainez a été élue samedi 28 octobre 2017, présidente de la Fepalc, le groupe régional d’Amérique latine et des Caraïbes de la FIJ.

[Ce papier a été publié en décembre 2015 dans la Lettre mondiale de la FIJ].

English version and version espanola

 

Tout le monde le sait à la FIJ, Zuliana n’a pas forcément besoin de micro. Sa voix porte au-delà des frontières de la profession et du syndicalisme. A 38 ans, la journaliste – elle est rédactrice en chef du journal en ligne d’opinion Cronica Viva à Lima – a découvert la passion du métier très tôt : « Mon père était journaliste à La Republica, précise-t-elle. Il me revient souvent en mémoire l’esprit trépidant des rédactions au moment du bouclage des éditions, les gens qui courent dans la rédaction pour terminer leur papier ou encore les négatifs de photos avec lesquels je jouaient… J’ai toujours voulu être journaliste, être la voix des sans-voix, pour être en mesure de donner une information vérifiée aux citoyens pour arriver à la vérité. »

L’engagement syndical est donc aussi une évidence : « Mon père était également syndicaliste ! Ces deux engagements sont liés. Il est même nécessaire pour moi d’être les deux à la fois. Quand on est journaliste, on est en compétition pour être le premier face à la concurrence. Quand on est syndicaliste, on propose une réponse collective aux problèmes de toute la profession. Ensemble, on est plus fort, surtout quand on se retrouve sous une banderole en scandant des slogans communs. Et ce malgré nos différences. Pour moi, le syndicalisme est le meilleur moyen de promouvoir la lutte, la fraternité et la solidarité. Même si on n’est pas toujours d’accord, on ne doit pas se tromper de combat… »

La même colonne vertébrale

Etre élue de la FIJ pour Zuliana est une grande fierté, celle de participer aux actions de la plus grande fédération du monde pour les journalistes. Elle a été élue la première fois au Comité exécutif au congrès de Cadix, en 2010 avant d’être réélue en 2013 à Dublin. Dans 10 ans, elle sera la même : une éternelle combattante internationale, pour l’égalité des sexes, pour le droit syndical, pour l’éthique, pour le bon journalisme… « Notre génération connaîtra des changements. Mais le journalisme restera le même, quel que soit le support. Pour écrire son article, le journaliste pose aujourd’hui les mêmes questions que celles qu’il posera demain : le journalisme gardera la même colonne vertébrale. »

La Péruvienne n’a donc pas fini de descendre dans la rue pour rappeler ces fondamentaux à la terre entière. Avec ou sans micro.

Anthony BELLANGER

 

Irak : « Ne jamais oublier les « missing journalists » (3) »

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Le 5 octobre 2016, une nouvelle stèle des journalistes disparus a été dévoilée au Mémorial des reporters à Bayeux, en Normandie. RMIA Foundation – Reporters missing in action – y a organisé une cérémonie sobre où les noms des reporters disparus l’année dernière ont rejoint les quelque 2000 autres noms qui y étaient déjà gravés. Dont celui de Fred Nérac, journaliste français disparu en Irak en 2003, au tout début de la guerre. Sa femme et ses enfants tentent aujourd’hui encore de comprendre le contexte de sa disparition, mais en vain. Ils n’ont jamais pu faire leur deuil. D’où l’importance de la fondation.

RMIA Foundation a été lancée en septembre 2016 par cinq familles de journalistes qui ont perdu leurs proches. «Le rôle de la Fondation n’est pas (encore?) matériel, mais psychologique. Savoir qu’on n’est pas seul face à l’indifférence et l’oubli est appréciable pour nous qui passons bien souvent comme des maniaques revenant toujours avec les mêmes questions » explique Pierre Billen, le secrétaire de RMIA Foundation.

« D’après nos statuts, chaque famille de disparus est membre de droit de la Fondation. Nous travaillons actuellement sur le cas de Marc Filloux, journaliste de l’AFP disparu au Cambodge en avril 1974 en passant la frontière laotienne, en parallèle avec les enquêteurs de la famille de Sean Flynn — journaliste américain disparu en 1970 au Cambodge — et le CICR, le Comité international de la Croix Rouge. Nous programmons une mission pour la fin de l’année ou le début de l’année prochaine. » Aux côtés de Pierre Billen, les familles Nérac, Thirion, Caron, Kieffer et Flynn tiennent le coup et veulent faire connaître RMIA Foundation, qui en a besoin.

« À mon sens, Marc est devenu ce qu’illustre bien l’un des vers de Desnos, ajoute Pierre Billen, dont la première partie « Ombre parmi les ombres », figure sur le socle de la statue de Bayeux: « Etre l’ombre qui viendra et reviendra dans ta vie ensoleillée. » »

A.B.

 

Page Facebook : Reporters Missing In Action – RMIA Foundation

 

Irak : « Ma fille a été tuée trois mois après son mari » (2)

Près de 450 journalistes ont été tués en Irak depuis 1990. Sans parler des disparus, qui restent une plaie ouverte pour les familles des victimes. Rencontres.

 

Fehan, la soixantaine, a le regard bleu, fixe et fatigué. Le 24 février 2006, son fils Kheralla, photographe de 36 ans, a été tué dans le Nord de l’Irak : « Mon fils me manque tous les jours, vous imaginez. Il était marié et avait deux enfants et pour eux, c’est encore trop difficile d’en parler. Heureusement que nous avons reçu des aides financières du syndicat IJS car sans mon fils, nous n’avons plus les moyens de vivre. Et puis l’Etat nous a donné une terre, comme à toutes les familles de martyrs en Irak. Mais cela ne remplacera pas Kheralla.»

 

La parole se libère, même si le moment est difficile. Les corps sont trop lourds de toutes ces histoires. Mais il faut les raconter, les partager pour que cela se sache.

 

Lika a été tuée le 4 octobre 2004 à 32 ans, dans le Sud, juste trois mois après son mari, journaliste également. Abdul Razaq ne s’en remettra jamais et a désormais la charge de ses deux petits-enfants, orphelins de ce couple de journalistes, membres du syndicat irakien de journalistes. Il s’arrête net et cache son émotion quelques secondes derrière ses verres fumés, qu’il préfère garder à l’intérieur. « Nous, nous n’avons pas eu de terres et je ne cesse de les demander, au moins pour les enfants. J’ai juste les retraites de ma fille et de mon gendre, mais ce n’est pas suffisant pour subvenir à tous leurs besoins. »

 

Au bout de la table, Aysar, une maman d’une cinquantaine d’années, est arrivée en retard et s’excuse. Elle prend la parole doucement et raconte seconde après seconde son calvaire de mère. « Je n’ai plus de nouvelle de ma fille Reem Zeid depuis le 1er février 2006. Je sais qu’elle a été kidnappée dans un quartier de Bagdad alors qu’elle couvrait pour la chaîne irakienne Al-Rasheed une conférence d’un des partis islamiques. » Elle ne désigne pas les milices évidemment, qu’il est interdit de mentionner en public, mais elle le laisse entendre. « Elle n’avait reçu aucune menace avant. Des témoins nous ont juste dit qu’elle avait été embarquée avec son fiancé et un photographe, et tout le matériel de reportage. Ils ont libéré le photographe, mais aucune nouvelle de ma fille depuis 11 ans. C’est insoutenable. » Elle s’interrompt, sèche ses larmes, éclaircit sa voix et reprend : « Elle avait 24 ans. Je n’arrive pas à me dire qu’elle pourrait avoir aujourd’hui 35 ans. »

Aysar et sa famille ont reçu de l’argent du syndicat et un morceau de terre de l’Etat, qui, par cette décision, estime de facto que la jeune femme ne réapparaîtra pas. Les deux parents fonctionnaires ont vu aussi leurs salaires augmenter, mais cela ne suffira jamais : «Je veux témoigner aujourd’hui car nous voulons que cette question ne soit pas enterrée et que notre fille et tous les autres restent dans nos mémoires. »

 

La faiblesse politique et organisationnelle du gouvernement irakien ne fait pas avancer les enquêtes, que l’Unesco exige pourtant. « Tous les criminels sont inconnus, nous dit-on », déplore Sana Al-Nachach, la coordinatrice au sein du syndicat de la section des martyrs.  « Il y a pourtant eu des enquêtes de diligentées, mais il n’y a jamais aucun résultat. »

 

« Quand je pense que ma fille n’a pas fait d’école de journalisme, se souvient Aysar. Elle avait finalement choisi ce métier par amour de l’information. La voilà aujourd’hui partie avec sa passion. Mais nous, on est toujours là. Désespérement seuls. »

A.B.